Le 16 août 1914, à peine quelques jours après le déclenchement de la Grande Guerre, la mer Adriatique devient le théâtre du tout premier affrontement naval du conflit.

Face à une armada franco-britannique écrasante de plus de quatorze cuirassés, le petit croiseur austro-hongrois SMS Zenta refuse de se rendre. Acculé près des côtes du Monténégro, son commandant choisit le sacrifice héroïque plutôt que le déshonneur, scellant le destin du navire et de ses « cols bleus ».
Découvrez ci-dessous la traduction exclusive d’un document d’époque exceptionnel issu de la presse allemande. Ce récit, teinté de la vibrante propagande de 1914, exalte le courage désespéré des marins autrichiens tout en lançant de virulentes accusations contre la flotte française. Une plongée fascinante au cœur de la guerre psychologique et médiatique des premiers mois du conflit.
1) Le blocus du Monténégro
Dès le début de la guerre, l’Autriche-Hongrie avait déclaré l’état de blocus sur la côte monténégrine, principalement autour des ports de Dulcigno [Ulcinj] et d’Antivari [Bar] (Montenegro). L’objectif était d’affamer ce « Pays des Montagnes Noires », par ailleurs pauvre en ressources propres, en coupant ses approvisionnements maritimes. Cela devait le faire céder plus rapidement qu’une guerre de partisans usante et coûteuse en vies humaines dans l’intérieur des terres, très difficile d’accès.
2) L’arrivée de la flotte ennemie
Mais ce blocus ne put être maintenu. Le rusé vieux roi Nikita [du Monténégro] appela à l’aide la flotte de ses puissants alliés. Une imposante escadre française, rejointe par quelques navires de l’escadre anglaise de Malte, fit son apparition en mer Adriatique. Face à cette supériorité numérique écrasante, les croiseurs autrichiens qui assuraient le blocus durent se replier vers le nord. Tous y parvinrent sans encombre, à l’exception du petit croiseur Zenta et du contre-torpilleur Ulan.
3) La bataille et la fuite de l’Ulan
Ces deux navires, qui se trouvaient sur la rade d’Antivari, furent isolés et se retrouvèrent sous le feu des canons lourds ennemis. Ils tentèrent alors, à puissance maximale, d’atteindre la baie de Cattaro [Kotor] pour se réfugier sous la protection des canons de ses forts, tandis que les Français faisaient tout pour leur couper la route

Les Français arrivèrent sur deux longues lignes de file, mettant le cap sur la Punta d’Ostro. En tête naviguaient des cuirassés de type Courbet, arborant des pavillons disproportionnés à leurs mâts, suivis par des navires de la classe Danton et d’autres de type Bouvet, reconnaissables à leurs superstructures massives et hautes. Au total, entre 14 et 16 grandes unités.
À une distance de 7 000 à 8 000 mètres, les Français ouvrirent le feu avec leurs gros calibres. Les deux petits navires autrichiens répliquèrent vaillamment à mesure qu’ils approchaient, en visant particulièrement le navire amiral ennemi. Grâce à sa rapidité, le contre-torpilleur Ulan réussit à percer les lignes, bien qu’il ait été essuyé par un véritable déluge de projectiles de toutes tailles. Les Français visaient bien, mais un heureux hasard fit que le petit bâtiment agile ne reçut aucun impact direct, même si la distance s’était parfois réduite à 4 000 mètres en raison de diverses manœuvres françaises.
Les obus géants des pièces lourdes frappaient sans cesse devant et derrière le contre-torpilleur, projetant de telles gerbes d’eau que le navire en était souvent entièrement recouvert et l’équipage temporairement aveuglé. C’est ainsi que, malgré une mer calme et un temps clair, les guetteurs de l’Ulan perdirent rapidement le Zenta de vue et ne purent plus lui venir en aide. Certains obus sifflaient sous la quille, d’autres explosaient en frappant la surface de l’eau, projetant d’innombrables éclats de la taille d’un thaler [une grosse pièce de monnaie] contre la coque et le pont, sans toutefois causer de dommages majeurs. Sans aucune perte, l’Ulan atteignit le golfe de Cattaro, poursuivi sur la fin par seulement un croiseur et un torpilleur, les grands cuirassés n’ayant pas pu le suivre.
4) Le sacrifice héroïque du Zenta et l’accusation contre la France
Le sort ne fut pas aussi clément pour le Zenta. Acculé contre la côte par la supériorité numérique ennemie près du Cap Mender, toute fuite lui semblait désormais impossible. Malgré cela, le courageux commandant ne fit pas amener le pavillon. Il envoya simplement ce message radio, empreint d’une fierté modeste : « Accepte le combat contre la flotte française. » Depuis lors, on n’a plus rien entendu du Zenta.
Lorsque l’Ulan avait aperçu le croiseur en détresse pour la dernière fois vers 9 heures du matin, ce dernier était déjà enveloppé d’épais nuages de fumée. Un seul petit croiseur face à une douzaine de grands cuirassés ! Les braves « cols bleus » autrichiens savaient pertinemment qu’ils trouveraient là leur tombeau, mais ils firent leur devoir jusqu’au dernier instant. Tirant sans relâche et infligeant des dégâts importants en matériel et en vies humaines à cet adversaire pourtant écrasant, le Zenta a sombré dans les profondeurs.
Pour la honte des marins français, il faut dire qu’ils ne se soucièrent absolument pas du sort des naufragés. Ils virèrent de bord tranquillement et repartirent vers le sud après avoir détruit ce minuscule adversaire. Ce furent les Monténégrins, observant avec étonnement ce spectacle inhabituel d’un combat naval depuis le rivage, qui s’efforcèrent de sauver ce qui pouvait l’être et accueillirent chaleureusement ceux qui avaient réussi à atteindre la terre ferme à la nage.
Pourtant, ironie de l’histoire, c’étaient les hommes de ce même Zenta qui, lors de la révolte des Boxers [en Chine en 1900], avaient défendu héroïquement l’ambassade de France à Pékin, s’assurant à l’époque la gratitude éternelle de la République française !
Les vaillants marins autrichiens, tout comme les nôtres lors du combat de Helgoland, ont prouvé qu’ils savaient mourir en infligeant des pertes à l’ennemi jusqu’à leur dernier souffle, même si la victoire était impossible. Nous pouvons en tirer une totale confiance pour la guerre sur mer, même si la chance ne nous a pas souri ici autant que sur terre et que nous devons lutter contre une supériorité numérique écrasante. C’est pourquoi les héros de l’Adriatique et de la mer du Nord ne sont pas morts en vain !