
Tout comme les obusiers géants de Krupp ont réduit à néant toutes les expériences et leçons de la guerre de siège validées jusqu’ici, le succès du sous-marin allemand « U-9 » dépasse lui aussi toutes les attentes. À près de 200 milles marins de sa flotte, ce seul navire a détruit en moins d’une heure trois croiseurs cuirassés anglais au large de Hoek van Holland, puis est retourné sain et sauf à sa base avec ses 26 membres d’équipage ! — Qui ne voudrait pas lever un peu le voile qui entoure le secret de ce succès, et en savoir plus que le simple fait que l’Allemagne possède un type de sous-marin qui est actuellement le plus éprouvé ? — Pour des raisons faciles à comprendre, cette question intéressante ne peut être abordée pour le moment, mais pour mieux comprendre la suite des événements, penchons-nous sur la nature même des sous-marins.
Les progrès de la construction navale ont permis de concrétiser de plus en plus le problème séculaire de la navigation sous-marine. C’est surtout depuis l’année 1888 que les ingénieurs les plus compétents de France se sont consacrés à la fabrication de sous-marins exploitables pour la guerre. Les anciens systèmes de cette nouvelle arme étaient de purs sous-marins en forme de cigare, dont le rayon d’action était très limité. Ils ne pouvaient servir qu’à la défense des entrées de ports ou de fleuves, car le moteur électrique (le seul envisageable pour la navigation sous-marine) nécessitait un rechargement fréquent de ses accumulateurs à terre ou à partir d’un navire d’accompagnement, et la réserve d’air était de surcroît très faible.
Afin d’obtenir un navire adapté à la haute mer, le ministère de la Marine français lança un concours, dont le « Narval » de l’ingénieur naval Laubeuf sortit victorieux en 1899. C’est un submersible de 34 m de long et 3,7 m de large, dont la forme s’apparente à celle des autres navires. Il se distingue principalement du pur sous-marin par le fait qu’une double coque externe en forme de baleine entoure le corps de navire intérieur de section circulaire. Dans cette enveloppe extérieure sont intégrés de grands réservoirs qui, par l’ouverture de vannes coulissantes, reçoivent des ballasts d’eau pour permettre la plongée. Sur les navires plus récents, on trouve en plus de ces ballasts des réservoirs pour le pétrole ou d’autres carburants liquides, servant à alimenter la machine pour la navigation en surface.
Le bateau de Laubeuf possédait encore une machine à vapeur marine classique lui conférant une vitesse de 10 milles marins. En conséquence, il lui fallait près d’une demi-heure pour plonger, car il fallait d’abord éteindre le feu de la chaudière, rentrer la cheminée et fermer hermétiquement la manche à air. En revanche, le moteur électrique (qui fait tourner l’hélice après le débrayage de la machine à vapeur et confère au bateau immergé une vitesse de 5 milles marins pour un trajet d’environ 14 heures) pouvait être rechargé en électricité durant la navigation en surface. C’est à partir de ce type que s’est développé le submersible moderne, après que des comparaisons approfondies en 1906 eurent tranché en sa faveur face au pur sous-marin (qui naviguait plus vite, plongeait plus rapidement et offrait moins de cible à l’ennemi).

La différence marquée entre les deux types s’est d’ailleurs estompée par un rapprochement proche de la fusion, et la forme est devenue plus favorable, le rapport longueur/largeur n’étant plus de 5:1 comme sur les anciens systèmes, mais d’au moins 10:1. De plus, la taille des sous-marins a subi une augmentation frappante. Alors qu’ils semblaient initialement mesurer de 200 à 300 tonnes, toutes les marines possèdent aujourd’hui des navires de 800 à 1000 tonnes ; la construction de submersibles dont le déplacement d’eau correspond à celui d’un petit croiseur a même été entreprise. Comme le moteur unique pour la navigation en surface et sous l’eau n’a pas encore été inventé, tous les sous-marins disposent pour la navigation en surface de moteurs à explosion, parmi lesquels ceux fonctionnant aux carburants légers sont certes plus avantageux, mais le pétrole lourd offre une plus grande sécurité d’exploitation.
Si l’on observe à présent la coupe transversale d’un sous-marin français, on remarque dans l’espace intérieur divisé par des cloisons étanches de volumineux accumulateurs (A) et le moteur à pétrole (M). Au milieu du navire se trouve le poste central pour les manœuvres de plongée. C’est là que sont installés les systèmes de commande des gouvernails de plongée, placés par paires à l’arrière et à l’avant, ou même sous forme d’une troisième paire sur les côtés du kiosque. En effet, même lorsque les ballasts sont pleins, la flottabilité du navire reste telle que ces gouvernails doivent être actionnées pour commencer la navigation sous-marine. Pour remonter rapidement à la surface, des machines injectent de l’air comprimé dans les ballasts pour les vider. De la superstructure du pont s’élève le kiosque avec 2 périscopes escamotables de 2 à 7 mètres (P) qui, s’élevant légèrement au-dessus de l’eau à la manière d’un appareil photographique, projettent une image du monde extérieur, laquelle n’est toutefois nette que par mer calme.
L’arme principale du sous-marin est la torpille, dont la portée de tir atteint jusqu’à 3000 m. Sur notre illustration, 3 tubes lance-torpilles (T) sont visibles. Mais le plus souvent, ils sont au nombre de 4, dont 2 se trouvent à l’avant et 2 à l’arrière. Certains sous-marins possèdent 6 à 7 tubes de ce type, dont 2 pointent droit devant, les autres par paires obliquement vers l’avant. En matière d’autre armement, l’Angleterre a introduit en 1911 un canon à tir rapide de 7,6 cm sur affût à disparition, qui s’elevait juste devant la passerelle de commandement par une écoutille munie d’un couvercle à charnière étanche.
En nombre de sous-marins, l’Angleterre se classe en tête, puisque dès l’année 1911, pas moins de 68 étaient terminés, 17 en cours de construction, et 1,7 milliard avait été alloué pour les deux années suivantes. Mais en qualité de matériel, l’Allemagne est supérieure, car son activité de construction n’a débuté qu’après que les essais en millions de dollars d’autres nations eurent donné naissance à des sous-marins exploitables. Ce par quoi elle se surpasse en outre tous ses adversaires, c’est l’audace avec laquelle elle manie ses armes, qui lui procure des succès tels que le monde n’en avait jamais connu jusqu’alors.
Source : Illustrierte Chronik des Krieges