Deux généraux, une seule balle : le destin brisé de Maunoury et de Villaret
Le 12 mars 1915, sur le plateau de Nouvron dans l’Aisne, un événement aussi improbable que tragique frappe le sommet de l’armée française. Lors d’une inspection des premières lignes, le général Michel Joseph Maunoury et le général Étienne de Villaret sont grièvement blessés à la tête par le tir d’un unique tireur d’élite allemand. Récit d’un drame qui a fauché le destin de deux grands chefs de la Grande Guerre.
Deux parcours, un même engagement

Au début de l’année 1915, les deux hommes incarnent l’élite de l’état-major français, bien que leurs trajectoires diffèrent.
- Le général Michel Joseph Maunoury (1847-1923) : Vétéran de la guerre franco-prussienne de 1870, ce polytechnicien et artilleur de formation est sorti de sa retraite en 1914 par le général Joffre. Placé à la tête de la VIe Armée, il est entré dans l’Histoire comme le « sauveur de Paris » grâce à sa manœuvre décisive lors de la bataille de la Marne en septembre 1914.
- Le général Étienne de Villaret (1854-1931) : Saint-cyrien, officier de chasseurs à pied au profil international (ayant servi en Algérie, en Tunisie, au Tonkin et en Grèce), il commande le 7e Corps d’armée. Homme de devoir rigoureux, son nom reste aussi attaché aux heures sombres de la justice militaire, ayant signé l’ordre d’exécution des célèbres « Martyrs de Vingré » en décembre 1914.
11 mars 1915 : Le drame des lignes de Nouvron
En ce début de printemps, le front s’est enlisé dans la guerre des tranchées. Le général Maunoury, commandant de la VIe Armée, décide d’inspecter les secteurs sensibles du Soissonnais. Il est accompagné par le général de Villaret, dont les troupes tiennent le secteur.
Parvenus dans une tranchée de première ligne sur le plateau de Nouvron, les deux hauts gradés s’approchent d’un créneau d’observation pour observer les positions ennemies à la jumelle. Malgré les avertissements des sentinelles sur la présence de tireurs d’élite allemands particulièrement actifs ce jour-là, les généraux s’attardent.
Soudain, un coup de feu claque. Une seule balle de fusil allemand traverse le visage du général de Villaret au niveau du nez avant de ricocher ou de poursuivre sa course pour frapper de plein fouet le général Maunoury au front.
☜ Le général de Villaret à gauche et à droite le général Maunoury
Les conséquences d’un tir improbable
Le choc est immense. Deux commandants de premier plan sont évacués simultanément vers les ambulances de l’arrière, laissant leurs troupes temporairement orphelines de commandement.
- Pour de Villaret : La blessure est sérieuse mais non mortelle. Après avoir subi une trépanation, il survit à ses blessures. Cet officier d’une résilience rare reprendra le service dès la fin de l’année 1915 pour commander la 7e Armée en Alsace, avant de quitter le service actif en 1917.
- Pour Maunoury : Le bilan est beaucoup plus dramatique. La balle détruit ses nerfs optiques. Le héros de la Marne survit par miracle, mais il est définitivement aveugle. Sa carrière militaire opérationnelle s’arrête net ce jour-là. Nommé gouverneur des Invalides, il consacre le reste de sa vie au soutien des blessés et des aveugles de guerre.

Portée historique et mémoire
Texte de l’Album de la Grande Guerre : » Le 12 mars 1915, le général Maunoury, commandant la 6ème armée, et un des commandants de corps d’armée, le général de Villaret, visitaient ensemble la tranchée de première ligne (reproduite ci-contre). Le général Maunoury observait la ligne ennemie par la meurtrière ronde, percée dans un bouclier d’acier, que désigne de son fusil un soldat vers le centre du cliché. Le général de Villaret était debout, immédiatement derrière lui. Une balle pénétrant par la meurtrièreière atteignit à l’oeil gauche le général Maunoury et ensuite au front le général de Villaret. Si le second devait rapidement guérir de sa blessure, le vainqueur de l’Ourcq était condamné par la sienne à une cécité qui a fini par devenir complète. »
En 1923, à la mort de Maunoury, la Nation lui rendra un ultime hommage en l’élevant à la dignité de Maréchal de France à titre posthume. Aujourd’hui, l’histoire de cette balle unique rappelle le sacrifice de ces hommes et le destin fragile de ceux qui ont dirigé les soldats dans l’enfer des tranchées.
