8 640 œufs et 30 tonnes de bœuf : le menu démesuré d’un cuirassé de la Grande Guerre.

Imaginez devoir faire les courses pour près de 1 000 personnes devant tenir plusieurs semaines en totale autarcie. C’est le […]

Imaginez devoir faire les courses pour près de 1 000 personnes devant tenir plusieurs semaines en totale autarcie. C’est le défi quotidien des commissaires de bord de la marine britannique durant la Grande Guerre. Une remarquable illustration historique issue de l’ouvrage The Great War détaille avec précision le contenu d’un seul et unique approvisionnement pour un grand navire de guerre. Entre privilèges des officiers, astuces des cuisiniers pour masquer la monotonie des repas, et rations massives de tabac pour tromper l’ennui, découvrez ce que mangeaient réellement les marins qui ont changé le cours de l’histoire.

L’infographie issue de The Great War met en lumière un défi titanesque de la Première Guerre mondiale : le ravitaillement de la Flotte. Un cuirassé britannique (comme ceux de la classe Queen Elizabeth ou Iron Duke) abritait un équipage d’environ 800 à 1 100 hommes. Véritables villes flottantes, ces navires devaient pouvoir tenir la mer pendant des semaines pour maintenir le blocus naval contre l’Allemagne.

Une alimentation calibrée pour le moral et l’effort

La variété des produits saisis sur le quai montre que l’alimentation à bord ne se limitait plus au simple triptyque historique « biscuit de mer, salaison et rhum ».

  • Le poids de la viande fraîche et des légumes : Les 30 tonnes de bœuf frais et les 60 tonnes de pommes de terre révèlent une volonté de maintenir la force physique de l’équipage. Les marins de la Royal Navy effectuaient des travaux extrêmement pénibles (notamment les chauffeurs et soutiers qui chargeaient le charbon à la pelle dans des cales étouffantes).
  • La lutte contre les maladies : La forte présence de fruits (pommes, poires, pêches, ananas) et de légumes frais ou en conserve (tomates, oignons, carottes) était essentielle pour prévenir le scorbut et d’autres carences alimentaires lors des longues campagnes en mer du Nord.

2. Hiérarchie et réconfort à bord

Hierarchie et confort à bord

Le document précise que cette nourriture est destinée aux « officiers et marins ». Bien que tout le monde mangeât à sa faim, la distribution trahit les différences de classes très marquées dans la marine britannique :

  • Le quotidien des matelots : La base de l’alimentation restait les ragoûts, le bacon, le poisson salé (harengs fumés, aiglefin), le fromage et le pain ou biscuit. Les épices comme les 12 douzaines de bouteilles de poudre de curry étaient indispensables pour masquer le goût des viandes parfois fatiguées ou pour donner de la saveur aux rations répétitives.
  • Les privilèges des officiers : Les produits fins comme la langue de bœuf en conserve (tinned tongue), les rognons (kidneys), le chocolat et les gâteaux garnissaient principalement les tables du carré des officiers (Wardroom).
  • Le tabac, carburant du marin : Les 1 000 boîtes de cigarettes rappellent le rôle crucial des rations de tabac pour tromper l’ennui, le stress de l’attente d’un combat naval (comme à la bataille du Jutland) et le froid des patrouilles hivernales.

Tableau catégorisé des provisions du navire

Pour faciliter la lecture, les unités impériales britanniques d’origine ont été converties en système métrique :

  • 1 Ton (tonne impériale) = ~1 016 kg
  • 1 CWT (hundredweight) = ~50,8 kg
  • 1 lb (livre) = ~453 grammes
Catégorie de denréeProduit (Texte original)Quantité d’origineÉquivalent métrique approx.
Viandes et Rations SaléesBœuf frais (30 Tons Fresh Beef)30 tonnes30 480 kg (5 camions)
Flancs de bacon (180 Sides of Bacon)180 pièces180 flancs de porc
Jambons cuits (36 Cooked Hams)36 pièces36 jambons
Langue en conserve (3 Cases Tinned Tongue)3 caisses–
Rognons en conserve (5 Cases Kidneys)5 caisses–
PoissonsPoisson salé (15 CWT Salt Fish)15 CWT762 kg
Harengs fumés (24 Boxes Kippers)24 boîtes–
Aiglefin (12 Boxes Haddock)12 boîtes–
Sardines (6 Cases Sardines)6 caisses–
Épicerie sèche & FéculentsPommes de terre (60 Tons Potatoes)60 tonnes60 960 kg (6 wagons)
Biscuits (72 Tins Biscuits)72 grandes boîtes–
Macaroni (1 ½ CWT Macaroni)1,5 CWT76,2 kg
Orge perlé (1 ½ CWT Pearl Barley)1,5 CWT76,2 kg
Tapioca (2 CWT Tapioca)2 CWT101,6 kg
Saucisse allemande (2 CWT German Sausage)2 CWT101,6 kg
Matières grassesMargarine (2400 lbs Margarine)2 400 lbs1 088 kg
Saindoux (50 28 lb Buckets Lard)50 seaux de 28 lbs635 kg au total
Laitages et ŒufsŒufs frais (720 Doz. Fresh Eggs)720 douzaines8 640 œufs
Fromages entiers (30 Whole Cheeses)30 meules30 fromages
Fruits & Légumes (Frais/Conserves)Oignons (½ Ton Onions)0,5 tonne508 kg
Tomates fraîches (70 Cases Tomatoes)70 caisses–
Tomates fraîches (200 Boxes Fresh Tomatoes)200 boîtes–
Haricots au beurre (2 CWT Butter Beans)2 CWT101,6 kg
Pêches en conserve (24 Dozen Tins Peaches)24 douzaines (boîtes)288 boîtes
Poires en conserve (12 Dozen Tins Pears)12 douzaines (boîtes)144 boîtes
Petits pois en conserve (8 Doz. Cases Tinned Peas)8 douzaines (caisses)96 caisses
Panais en conserve (4 Cases Preserved Parsnips)4 caisses–
Carottes en conserve (4 Cases Preserved Carrots)4 caisses–
Ananas en conserve (8 Doz. Tins Pineapple)8 douzaines (boîtes)96 boîtes
Pommes en rondelles (4 Cases Apple Rings)4 caisses–
Haricots en sauce (8 Cases Herrings/Beans…)8 caisses–
Douceurs & ÉpicesGâteau (120 lbs Cake)120 lbs54,4 kg
Chocolat (150 Boxes Chocolate)150 boîtes–
Raisins de Corinthe (2 CWT Currants)2 CWT101,6 kg
Raisins de Smyrne (2 CWT Sultanas)2 CWT101,6 kg
Pruneaux (2 CWT Prunes)2 CWT101,6 kg
Poudre de curry (12 Doz. Botts Curry Powder)12 douzaines (bouteilles)144 bouteilles
Sauce piquante (24 Doz. Botts Sauce)24 douzaines (bouteilles)288 bouteilles
Sel de table (6 Cases Table Salt)6 caisses–
Divers et EntretienCigarettes (1000 Boxes Cigarettes)1 000 boîtes–
Cristaux de soude (5 CWT Soda)5 CWT254 kg
Brins de brosses/Balais (12 Cases Tinned Brawn)12 caissesNote : Brawn peut aussi désigner de la hure de porc en conserve.

Conclusion

En fin de compte, cette impressionnante noria de denrées démontre qu’un cuirassé de la Grande Guerre était autant une machine de combat qu’un défi humain et logistique permanent. Derrière la puissance de feu de la Royal Navy, c’est bien cette intendance invisible mais millimétrée qui a permis de tenir le blocus et de faire pencher la balance de la victoire. La prochaine fois que vous poserez les yeux sur la photo d’un de ces monstres d’acier, vous ne verrez plus seulement ses canons, mais aussi les tonnes de vivres et le travail herculéen des hommes qui le faisaient vivre de l’intérieur.

Voir également : Ce que consomment les armées allemandes

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