Chroniques de l’arrière – Page 1
Pendant la Grande Guerre, les batailles ne se sont pas seulement jouées dans la boue des tranchées, mais aussi sur le terrain économique. Pour soutenir un effort de guerre industriel et quotidien, les États devaient lever des milliards. Ne pouvant y parvenir uniquement par l’impôt, la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis ont lancé de grandes souscriptions publiques : les Bons de la Victoire ou les Emprunts de la Liberté (Liberty Bonds). À travers trois affiches emblématiques de votre collection, découvrons les mécanismes psychologiques utilisés pour inciter les civils à vider leur tirelire pour la patrie.
Les Bons de la Victoire – Les Emprunts de la Liberté

L’Alsace et la Lorraine libérées d’Auguste Leroux (1918)
Cette affiche de 1918 illustre avec une immense poésie le grand but de guerre de la France : la récupération des provinces perdues en 1871. L’artiste Auguste Leroux y met en scène deux femmes incarnant l’Alsace ( debout, reconnaissable à sa grande coiffe noire à nœud munie d’une cocarde tricolore) et la Lorraine(assise, portant la coiffe traditionnelle locale).
- La symbolique de la délivrance : L’Alsacienne lève le bras pour saluer l’arrivée imminente des troupes françaises libératrices, tandis qu’une hirondelle — symbole du printemps, du renouveau et du retour — s’envole à leurs côtés.
- Le levier émotionnel : Le slogan écrit en lettres cursives, comme une note intime, bouscule le cœur des civils : « Pour hâter la Victoire et pour nous revoir bientôt, Souscrivez ! ». Il ne s’agit plus seulement d’un calcul financier, mais d’un geste d’amour pour réunir des familles séparées par près de cinquante ans d’annexion. L’argent demandé sert directement à financer l’ultime effort pour briser la frontière.
L’interpellation directe du soldat canadien
Bien que reprenant les codes de la célèbre affiche britannique de Lord Kitchener, ce document a été édité par le Canada pour ses propres emprunts de guerre (Victory Bonds). On remarque la feuille d’érable, symbole du pays, gravée sur le col de l’uniforme.
- Le levier psychologique : La confrontation et l’interpellation directe. Le regard hypnotique et presque fiévreux du soldat, associé à un doigt pointé de manière agressive vers le spectateur, brise ce que l’on appelle en communication le « quatrième mur ». Le message « Buy Your Victory Bonds » n’est pas une suggestion, c’est une sommation.
- L’impact visuel : Le choix du noir et blanc renforce la dramaturgie et la gravité du visage du combattant. L’affiche place le civil face à sa conscience : le soldat risque sa vie au front, l’effort minimal demandé à l’arrière est d’acheter des obligations.


La Piéta de la Croix-Rouge américaine
Cette œuvre magistrale intitulée « The Greatest Mother in the World » (La plus grande mère du monde) a été réalisée par l’artiste Alonzo Earl Foringer pour la Croix-Rouge américaine. Elle a servi à lever des fonds colossaux auprès de la population.
- Le levier psychologique : L’émotion sacrée, la compassion et la protection. Contrairement à l’affiche canadienne qui utilise la tension, la propagande américaine utilise ici l’iconographie religieuse. L’infirmière est représentée comme une figure de Madone ou une Piéta, tenant un soldat blessé sur un brancard comme s’il s’agissait d’un enfant en bas âge.
- La symbolique universelle : La gigantesque croix rouge en arrière-plan sacralise l’action humanitaire. En qualifiant l’institution de « plus grande mère du monde », l’affiche touche la corde sensible de la famille et du soin. Elle invite les civils américains à faire un don pour protéger « leurs enfants » envoyés sur le front européen.
Quand l’art sauvait les finances publiques
Ces trois affiches nous démontrent que la communication de guerre a grandement contribué à inventer les codes de la publicité moderne. En touchant le cœur, la fierté ou la conscience, ces œuvres d’art éphémères ont permis de mobiliser l’épargne populaire et de lever des sommes indispensables pour équiper les armées. Pour les historiens et les passionnés, elles restent le miroir visuel fascinant de l’état d’esprit des populations civiles de l’époque.