La Bataille de Galicie (Août-Septembre 1914)
Le plan de l’état-major austro-hongrois, consistant à culbuter par une avance rapide et audacieuse les armées russes qui progressaient vers la frontière septentrionale de la Galicie, tablait sur des conditions normales. Les stratèges de nos alliés pouvaient supposer que la mobilisation russe ne serait [entièrement achevée] que 6 à 8 semaines après la déclaration de guerre…On décida donc l’avance de deux armées, à gauche et à droite de la Vistule, sous le commandement du général de cavalerie Viktor Dankl. Une bataille de trois jours s’engagea à Krasnik, à laquelle les deux groupes prirent part ensemble. Ils repoussèrent l’ennemi en lui infligeant de lourdes pertes et préparèrent la prise de Lublin, alors encerclée.
Une deuxième armée, sous le commandement du général d’infanterie von Auffenberg, progressa vers Cholm dans la région de Zamosc—Trzewodow. Elle aussi battit l’ennemi au cours de violents combats ; 30 000 prisonniers et 200 pièces d’artillerie tombèrent entre ses mains.
Près de Lemberg se tenait l’aile droite des troupes austro-hongroises combattant dans le nord de la Galicie ; elles constituaient l’armée principale. On y décida également de passer à l’offensive, mais après onze jours de combats, pour la plupart victorieux, il fallut se rendre à l’évidence : l’ennemi avait déployé sur ce point des forces bien supérieures qui, malgré tout l’héroïsme de nos troupes, ne purent être enfoncées. Le commandement de cette armée prit alors la décision d’abandonner Lemberg et de replier les troupes sur une position sécurisée afin de leur accorder un peu de repos. Le désengagement face à l’ennemi se déroula sans aucun accroc, à la suite de quoi une nouvelle offensive fut lancée quelques jours plus tard. On réussit non seulement à stopper l’ennemi qui progressait entre-temps, mais aussi à le repousser en faisant 10 000 prisonniers et en lui capturant de nombreux canons. Ces mesures stratégiques ont prouvé que l’état-major austro-hongrois est composé des éléments les plus compétents et que les deux généraux, Dankl comme Auffenberg, ont mené au combat des troupes audacieuses et héroïques. Le général de cavalerie Viktor Dankl ainsi que le général d’infanterie Moritz Ritter von Auffenberg ont été décorés par l’empereur d’Autriche de la Grand-Croix de l’Ordre de Léopold avec décoration de guerre pour leurs faits d’armes exceptionnels.

Le général Viktor Dankl était, jusqu’au début de la guerre, commandant du 14e corps d’armée et commandant de la défense territoriale du Tyrol et du Vorarlberg. Né en 1851, il sortit à l’âge de 20 ans de l’Académie militaire de Wiener-Neustadt comme lieutenant au 3e régiment de dragons. Ce jeune officier fréquenta l’École de guerre puis intégra l’état-major général. Transféré dans la ligne, il devint chef d’état-major d’une division de cavalerie, puis chef d’état-major du 13e corps, et plus tard chef du bureau de direction de l’état-major général. Promu entre-temps général de brigade (Generalmajor), il commanda la 36e division d’infanterie à Agram (Zagreb), puis à Innsbruck. Il s’était déjà particulièrement distingué lors des grandes manœuvres de l’armée en 1908 et vient aujourd’hui, face à l’ennemi, de justifier de manière éclatante sa réputation de grande valeur.

Le général d’infanterie von Auffenberg est issu d’une famille noble du Wurtemberg. Né en 1852 à Troppau, il reçut sa première formation militaire à l’institut des cadets de Hainburg et à l’Académie militaire de Wiener-Neustadt, dont il sortit lieutenant en 1871. Lui aussi fréquenta l’École de guerre avant d’être affecté à l’état-major général. En cette qualité, il participa à la campagne d’occupation de 1878 (en Bosnie), puis fut employé au bureau des chemins de fer et à l’Institut géographique militaire. Transféré dans la ligne et promu entre-temps colonel, il commanda le 23e puis le 78e régiment d’infanterie, et plus tard la 65e brigade d’infanterie. C’est à ce poste qu’il fut promu général de brigade (Generalmajor). En 1905, avec le grade de Feldmarschalleutnant, il reçut le commandement de la 36e division d’infanterie de ligne à Agram. L’empereur lui confia ensuite la charge d’inspecteur général des écoles d’officiers de corps d’armée ainsi que la réorganisation de ces écoles, tâche dans laquelle il se distingua grandement. Il fut en dernier lieu commandant du 15e corps et général commandant à Sarajevo.
L’aile droite des troupes combattant en Galicie près de Lemberg est commandée par l’archiduc Friedrich. Son grand-père avait battu les Français sous Napoléon Ier à Aspern, et son oncle avait vaincu les Italiens à Custozza. Aux côtés de l’archiduc se tient le chef du grand état-major, le baron Konrad von Hötzendorf, un stratège reconnu comme génial, qui n’a pourtant enregistré jusqu’à présent à Lemberg, comme mentionné plus haut, que des succès partiels, car il a fallu faire face au choc principal d’une immense supériorité numérique russe au prix d’efforts presque surhumains au cours d’un combat de trois semaines. Le commandement de l’armée annonce que cette aile faisait face à 360 000 Russes de plus [que ses propres effectifs]. Les succès partiels, aussi grands fussent-ils, n’ont pu être exploités car les Russes étaient en mesure d’envoyer une nouvelle division pour chaque division vaincue. Des considérations stratégiques ont exigé le repli de cette aile sur une position fortifiée, contre le mur de laquelle l’immense supériorité numérique russe doit désormais venir se briser.
Ce repli de l’aile droite qui combattait près de Lemberg, combiné au déploiement de nouvelles forces russes près de Lublin et au sud de Cholm, ne pouvait rester sans conséquence pour le centre et l’aile gauche. Afin de maintenir la liaison et de former le nouveau front continu, les forces des généraux victorieux Dankl et Auffenberg ont dû, elles aussi, être repliées de manière importante. Dans l’armée d’Auffenberg, comme le rapporte le journal Pester Lloyd, l’ordre de décrocher face à l’ennemi a dû être donné à deux reprises. Les braves soldats, à qui manquait la vision stratégique globale pour comprendre la nécessité de cette mesure, ne voulaient pas y croire. N’avaient-ils pas progressé continuellement depuis des semaines, battu l’ennemi, fait des prisonniers et capturé des canons ? Et voilà qu’ils devaient abandonner les avantages héroïquement conquis. À présent, ces deux armées victorieuses sont réunies avec le gros des forces qui a combattu pendant plusieurs semaines près de Lemberg. Rassemblées sur un espace plus restreint et plus favorable, elles tiendront tête à l’assaut russe jusqu’à ce que l’affaiblissement continu de l’ennemi amène un tournant décisif en notre faveur.
Les Lieux Géographiques (Hier et Aujourd’hui)
Le texte mentionne des villes qui appartenaient toutes à l’époque à l’Empire austro-hongrois ou à l’Empire russe. Aujourd’hui, cette région est partagée entre la Pologne et l’Ukraine. Les noms ont donc changé :
- Agram : C’est le nom historique allemand pour la ville de Zagreb, l’actuelle capitale de la Croatie (qui faisait alors partie de l’Empire austro-hongrois).
- Lemberg : C’est le nom allemand de l’époque. C’est aujourd’hui la ville de Lviv (en Ukraine). C’était la capitale de la Galicie autrichienne et le nœud stratégique majeur de la région.
- Krasnik (Kraśnik) : Située aujourd’hui en Pologne (au sud de Lublin). C’est là que le général Dankl remporte sa première victoire.
- Zamosc (Zamość) et Cholm (Chełm) : Deux villes situées aujourd’hui dans l’est de la Pologne, près de la frontière ukrainienne.
- Lublin : Une grande ville importante qui se trouve toujours en Pologne.
- Trzewodow (Przewodów) : Un petit village agricole situé aujourd’hui en Pologne, juste au niveau de la frontière avec l’Ukraine.
- La Weichsel (la Vistule) : Le principal fleuve de Pologne.
Le Contexte Historique : La Bataille de Galicie (Août-Septembre 1914)
Le texte est traduit de :Illustrierte Geschichte des Weltkrieges, donc objectif puisque vu uniquement du côté allemand
Voici ce qu’il s’est réellement passé :
1. L’illusion de la victoire initiale (Fin août 1914)
Au tout début de la guerre, l’état-major austro-hongrois (dirigé par Conrad von Hötzendorf) lance une offensive audacieuse vers le nord pour couper les lignes russes.
- Le général Viktor Dankl attaque en premier et bat les Russes à la bataille de Krasnik (23-25 août). Il tente ensuite d’encercler Lublin.
- Le général Moritz von Auffenberg remporte quant à lui la bataille de Komarów (près de Zamość et Cholm) à la fin du mois d’août, capturant des milliers de Russes.
Ce sont ces succès que le texte célèbre au début en parlant des « généraux victorieux ».
2. Le choc de la réalité et la supériorité russe
Les Autrichiens ont commis une grave erreur d’évaluation (le texte l’admet à demi-mot en disant que la mobilisation russe a été beaucoup plus rapide que prévu). Pendant que Dankl et Auffenberg avancent au nord, une immense armée russe arrive par l’est directement sur Lemberg (Lviv). L’aile droite autrichienne est complètement submergée par le nombre. Malgré la résistance, les Russes disposent de réserves presque inépuisables.
3. La retraite catastrophique (Début septembre 1914)
Face au risque d’être totalement encerclée, l’armée austro-hongroise doit abandonner Lemberg en catastrophe au début du mois de septembre. Le texte explique avec beaucoup de diplomatie que les soldats d’Auffenberg « ne voulaient pas croire à l’ordre de retraite » parce qu’ils venaient de gagner leurs batailles au nord. En réalité, le commandement a dû ordonner une retraite générale de plus de 120 kilomètres vers l’ouest (derrière le fleuve San) pour sauver ce qui restait de l’armée.
Conclusion du contexte
Cette « Bataille de Galicie » fut un désastre majeur pour l’Autriche-Hongrie, qui y perdit environ 400 000 hommes (morts, blessés ou prisonniers) en un mois. Bien que le texte se termine sur une note d’espoir en affirmant que les armées réunies allaient « tenir tête à l’assaut russe », l’Empire austro-hongrois ne se remettra jamais complètement de ce choc et dépendra entièrement de l’aide militaire de l’Allemagne pour le reste de la guerre.