Drôle d’alignement à Roussbrugge : Un deuxième classe au milieu de l’État-Major

Lorsque l’on feuillette les pages monumentales de l’Album de la Grande Guerre (1914-1919) édité par la revue L’Illustration, la page 244 arrête le regard. On y découvre une prise d’armes officielle, figeant les plus hauts dignitaires de l’armée française au garde-à-vous. Mais en scrutant la légende d’époque, un détail saisissant bouscule le protocole militaire le plus strict : sur la même ligne que douze généraux d’élite, se tient un simple homme de troupe. Son nom ? Ernest Klein.
Comment un simple soldat de deuxième classe s’est-il retrouvé intégré à la plus haute sphère de l’état-major français le temps d’une photographie ? Plongée au cœur d’une « solennité militaire unique » où la bravoure brute a brisé les barrières de la hiérarchie.
Roussbrugge, 1915 : Le décor de l’Union sacrée
La scène se déroule en Flandre-Occidentale, dans le petit village belge de Roussbrugge, situé à la frontière franco-belge. En cette année 1915, la localité sert de base arrière névralgique pour les troupes alliées qui tiennent le front de l’Yser. Les panneaux visibles en arrière-plan sur la façade de l’établissement – « Hôtel de l’Aigle » et « Tramstatie » (gare de tramway) – témoignent de cette atmosphère flamande.
C’est dans ce décor de briques que le généralissime Joseph Joffre décide d’organiser une remise de décorations exceptionnelle. En temps normal, le protocole impose des cérémonies distinctes : les officiers généraux d’un côté, les hommes de troupe de l’autre. Mais ce jour-là, Joffre et son adjoint, le général Ferdinand Foch, veulent envoyer un signal fort à la nation et aux troupes : l’Union sacrée s’illustre aussi au garde-à-vous.
Un intrépide poilu au milieu des képis dorés
Sur le cliché, la mise en scène est une œuvre de propagande par l’image d’une rare puissance visuelle. À gauche, le général Joffre, silhouette corpulente en veste claire, s’avance. Face à lui se tient le général Foch en uniforme sombre.
À leur droite, la ligne des récipiendaires s’étire. À l’extrême droite, on devine la stature du général Balfourier, le très populaire commandant du glorieux 20e Corps d’armée (le « Corps de Fer »). En remontant la ligne vers la gauche, les uniformes se succèdent : le général Aymé, arborant encore le képi rouge traditionnel d’avant-guerre, et le général Nourrisson.
Et puis, la surprise. Rompant l’alignement des tuniques impeccables et des sabres au clair, le tout premier homme de la ligne est un poilu en grosse capote sombre de combat, musette en bandoulière et fusil Lebel au bras, baïonnette au canon. C’est lui, le soldat Ernest Klein. Il n’est pas en retrait, il n’est pas derrière : il est placé sur le même rang d’honneur que les grands chefs.

Sauver son sergent sous le feu
La présence d’Ernest Klein à cette place d’honneur n’a rien d’un canular. Elle est le prix d’un héroïsme pur. La légende officielle de L’Illustration rapporte mot pour mot le motif de sa citation à l’ordre de l’Armée :
« Le soldat Ernest Klein, pour avoir, dans des conditions particulièrement périlleuses, sauvé sous le feu son sergent blessé, va recevoir du général Joffre la médaille militaire et l’accolade qui en accompagne, désormais, la remise. »
En allant chercher son supérieur blessé au milieu de la mitraille, au péril de sa propre vie, Klein a accompli l’acte de camaraderie et de bravoure ultime de la guerre des tranchées. La Médaille Militaire qu’il s’apprête à recevoir est la plus haute distinction qu’un soldat de rang puisse espérer. Pour donner à cet hommage un écho retentissant, Joffre a sciemment choisi de mêler ce soldat anonyme à l’élite aristocratique et bourgeoise de son état-major.
Ce qu’il reste de la mémoire
Si le nom d’Ernest Klein reste aujourd’hui difficile à tracer précisément dans les archives du Grand Mémorial en raison de la banalité de son patronyme dans l’Est de la France, sa présence sur cette photo est un cas d’école pour les historiens. Elle montre comment l’armée de 1915 a su utiliser l’image pour fabriquer du symbole.
Le temps d’un instant, dans un village belge boueux, la hiérarchie militaire s’est effacée. Face à Joffre et Foch, la République n’a vu qu’une seule valeur : le courage sacrificiel. En associant ce simple soldat aux maréchaux de la Victoire, l’Album de la Grande Guerre a offert à Ernest Klein une forme d’immortalité textuelle et visuelle. Un superbe sujet de mémoire, où les héros de l’ombre partagent enfin la lumière des projecteurs.

5 mai 1917, jour de la mort de François Ernest Klein
François Ernest Klein, soldat au 35e Régiment d’Infanterie, est mort pour la France le 5 mai 1917 dans le secteur de Beaulne lors de la bataille du Chemin des Dames.