Août 1914 : Quand la propagande du Kaiser s’emparait des ordres d’un général français

Les Offensives d’août 1914 sur le Front Ouest Dès les premières semaines de la Grande Guerre, l’Alsace-Lorraine devient le théâtre […]

Les Offensives d’août 1914 sur le Front Ouest

Dès les premières semaines de la Grande Guerre, l’Alsace-Lorraine devient le théâtre sanglant de la Bataille des Frontières. Mais au-delà du fracas de l’artillerie à Morhange ou à Mulhouse, une autre guerre fait rage en coulisses : celle de l’image et de l’information. À travers l’analyse de pages rares de l’ouvrage allemand « Illustrierte Geschichte des Weltkrieges 1914 », nous découvrons comment l’état-major impérial a orchestré la capture de documents français — comme la terrible ordonnance signée à Niedermorschwiller par un certain général « Bautier » — pour diaboliser l’adversaire et galvaniser ses propres troupes face au choc de l’invasion.

Les documents couvrent les événements clés de la deuxième quinzaine d’août 1914, marquant les premiers affrontements majeurs en Alsace-Lorraine (Bataille des Frontières) et la progression vers la Belgique (siège de Namur).

Le front d’Alsace et la guerre psychologique

L’incursion française : Début août 1914, les forces françaises pénètrent en Haute-Alsace (Mulhouse) et en Lorraine (Lagarde). L’auteur allemand minimise l’impact à long terme de ces avancées, affirmant qu’elles n’ont servi qu’à harceler les populations civiles locales. Au-delà des mouvements de troupes, ces pages révèlent comment chaque camp exploitait les actes de l’adversaire pour mobiliser l’opinion publique. L’ouvrage reproduit ainsi en allemand un avis de placardage historique rédigé par le général français Frédéric Émile Vautier (noté erronément « Bautier » par les services de renseignement allemands) à Niedermorschweiler (Morschwiller-le-Bas, Haut-Rhin) le 20 août 1914.

Le choc d’août 1914 en Alsace-Lorraine

Dès les premiers jours d’août, le commandement français lance ses troupes à l’assaut des « provinces perdues » (l’Alsace-Lorraine, alors territoires allemands depuis 1871). Si les troupes françaises entrent brièvement à Mulhouse, la réaction allemande ne se fait pas attendre. Les 20 et 21 août 1914, la contre-offensive massive menée par le Kronprinz Rupprecht de Bavière brise les lignes françaises à Morhange et Dieuze.

Le bilan est terrible pour l’armée française : les chroniques allemandes revendiquent la capture de plus de 10 000 soldats français et de 50 pièces d’artillerie en seulement quarante-huit heures. Les Français sont contraints de reculer vers leurs places fortes d’Épinal, Nancy et Toul, abandonnant le massif des Vosges et le sommet stratégique du Donon

Poste de garde allemand au Donon
Patrouille automobile au Donon
Temple du Donon en 1914

L’affiche du général Vautier (orthographié « Bautier ») : Datée du 20 août 1914 à Niedermorschweiler (Morschwiller-le-Bas, près de Mulhouse), cette ordonnance française menace de mort immédiate par exécution (sofort erschossen) tout civil alsacien abritant des blessés ou soldats allemands sans le déclarer. Les Allemands utilisent cette pièce comme preuve de la « cruauté » de l’occupant français.

B e k a n n t m a c h u n g .

Hiermit wird benachrichtigt, daß Patrouillen alle Häuser und Keller der Ortschaft durchsuchen werden.

Im Falle, daß deutsche Verwundete oder irgendwelche deutsche Soldaten darin versteckt aufgefunden würden, so würden die Hausbesitzer, die es den französischen Militärbehörden nicht sogleich gemeldet hätten, sofort erschossen werden.

Niedermorschweiler, am 20. August 1914.

Der Kommandierende General.
Bautier.

🇫🇷 Traduction en français :

A v i s . [ou Proclamation]

Il est par la présente notifié que des patrouilles vont fouiller toutes les maisons et les caves de la localité.

Dans le cas où des blessés allemands ou de quelconques soldats allemands seraient découverts cachés à l’intérieur, les propriétaires de maisons qui ne l’auraient pas immédiatement signalé aux autorités militaires françaises seraient immédiatement fusillés.

Niedermorschweiler [Morschwiller-le-Bas], le 20 août 1914.

Le Général Commandant.
Bautier. (Sic – Erreur pour Vautier)

La chute de Longwy et Dieuze

La fin du mois d’août 1914 marque l’application implacable du plan allemand. Plus au nord, les places fortes tombent les unes après les autres sous le feu de l’artillerie lourde. La forteresse française de Longwy capitule le 24 août après un siège destructeur et une résistance héroïque du commandant français, le lieutenant-colonel Darche. Le texte allemand salue l’attitude chevaleresque du Kronprinz Guillaume qui a symboliquement rendu son épée au commandant Darche en hommage à sa bravoure. En Belgique, les forts entourant Namur sont investis par l’infanterie allemande. Les portes de la plaine du Nord de la France sont désormais ouvertes, prélude à la terrible bataille de la Marne.

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Les soldats allemands non loin de Dieuze
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Dieuze massacrée

La reddition de Namur (Belgique

 Parallèlement, l’armée allemande contourne les défenses françaises en s’enfonçant en Belgique. Le texte décrit la prise rapide des forts de la ceinture de Namur (notamment le fort de Malonne) le 23 août, ouvrant définitivement la route vers le nord de la France.

Distribution de pain aux Belges par les Allemands
Des soldats allemands distribuant du pain à la population pauvre de Malines (Belgique), une illustration volontairement choisie par la propagande pour opposer la « bonté » allemande à la « dureté » française. – Photographie à l’origine en noir et blanc colorisée par intelligence artificielle – Source : Illustrierte Geschichte des Weltkrieges


Le discours du kaiser Guillaume II à ses troupes en Lorraine

Ce discours enflammé a été prononcé par l’Empereur devant les soldats des différents contingents allemands (Prussiens, Bavarois, etc.) réunis sous les ordres du Kronprinz de Bavière après la victoire de Morhange-Dieuze.

🇩🇪 Texte original en allemand (transcrit de la Fraktur) :

„Kameraden! Ich habe Sie versammeln lassen, damit wir uns gemeinsam des Sieges freuen, den unsere tapferen Kameraden in Lothringen errungen haben. Deutsche Truppen aller Stämme haben in tagelangem Ringen mit Opfersudigkeit, Mut und unerschütterlicher Tapferkeit den Feind siegreich zurückgeschlagen unter Führung des bayrischen Kronprinzen. Unsere Truppen waren vertreten in allen Jahrgängen, aktive Soldaten, Reserve und Landwehr. Sie alle zeigten denselben Schneid, dieselbe Tapferkeit, das gleiche Gottvertrauen und rücksichtslose Draufgehen. Dafür haben wir vor allem unseren Dank zu richten an Gott, den Allerhöchsten. Ich gedenke in Ehre der Gefallenen, die ihr Herzblut verspritzt haben, wie wir es nachmachen wollen. Sie haben es getan in unerschütterlichem Gottvertrauen. Noch manche blutige Kämpfe stehen uns bevor. Wir wollen dem Feind gründlich aus Leder. Wir kämpfen für eine gute und gerechte Sache. Wir wollen und wir müssen siegen. Unseren tapferen Kameraden, die uns vorangegangen sind zum Siege, ein dreifaches Hurra!“

🇧🇪Traduction en français :

« Camarades ! Je vous ai fait rassembler pour que nous nous réjouissions ensemble de la victoire que nos valeureux camarades ont remportée en Lorraine. Des troupes allemandes de toutes les lignées [régions], faisant preuve d’esprit de sacrifice, de courage et d’une bravoure inébranlable, ont repoussé l’ennemi avec succès dans une lutte de plusieurs jours, sous le commandement du prince héritier de Bavière. Nos troupes étaient représentées par toutes les classes d’âge : soldats d’active, de réserve et de la Landwehr [territoriaux]. Tous ont montré le même allant, la même vaillance, la même confiance en Dieu et la même fougue impitoyable. Pour cela, nous devons avant tout adresser nos remerciements à Dieu, le Très-Haut. Je salue avec honneur la mémoire des blessés et des morts qui ont versé le sang de leur cœur, exemple que nous voulons suivre. Ils l’ont fait avec une foi inébranlable en Dieu. De nombreux combats sanglants nous attendent encore. Nous voulons tanner le cuir de l’ennemi jusqu’au bout. Nous combattons pour une cause bonne et juste. Nous voulons et nous devons vaincre. À nos courageux camarades qui nous ont ouvert la voie vers la victoire, poussons un triple Hurrah ! »

Conclusion

En refermant ces chroniques allemandes de l’été 1914, on mesure à quel point la puissance de feu s’est doublée, dès le premier jour, d’une impitoyable bataille psychologique. Qu’il s’agisse des harangues enflammées du Kaiser Guillaume II célébrant la foi de ses soldats, ou de la mise en scène d’une erreur de transcription transformant le général français Vautier en un féroce « Général Bautier », chaque ligne lue un siècle plus tard transpire la mise en récit nationale. Pour notre devoir d’histoire et de mémoire, ces archives rappellent que la vérité est souvent la première victime des combats, et que les documents d’époque doivent toujours se lire à la lumière de ceux qui les ont imprimés.

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