Forteresses et sièges de la guerre

Les « Forts mobiles » français sous le regard allemand (1914) Au déclenchement de la Première Guerre mondiale, l’innovation technologique s’accélère à […]

Les « Forts mobiles » français sous le regard allemand (1914)

Au déclenchement de la Première Guerre mondiale, l’innovation technologique s’accélère à un rythme sans précédent. Face à l’impasse de la guerre de positions et à la puissance des fortifications fixes, l’artillerie doit devenir mobile. C’est dans ce contexte que la France développe ses premières batteries sur voie ferrée (ALVF – Artillerie Lourde sur Voie Ferrée).

Le document ci-dessous est la traduction intégrale d’un article allemand écrit par Hanns Günther à la fin de l’année 1914. Publié dans une chronique historique contemporaine des combats, ce texte technique offre un témoignage précieux : il nous montre comment l’état-major et les observateurs allemands percevaient, analysaient et tentaient de minimiser l’efficacité de cette toute nouvelle arme française, notamment déployée pour soutenir la place forte de Verdun. Entre description technique rigoureuse et propagande de guerre, plongez dans l’analyse germaine des « forts mobiles » de l’armée français


La concentration unilatérale de toutes les pensées sur la guerre de revanche a conduit la France à consacrer la majeure partie des moyens disponibles pour la défense du pays à l’extension de la ceinture de forteresses qui menace l’Allemagne. La flotte et la défense côtière ont dû se contenter du reste. La défense côtière a été particulièrement négligée, de sorte que sur la côte ouest de la France, les forts modernes et les batteries côtières font presque totalement défaut.

Ce fait a été si souvent mis sous le nez des autorités responsables lors des discussions sur le budget de la Marine au Parlement que celles-ci se sont enfin décidées, l’année dernière, à faire quelque chose. Mais comme l’argent manquait pour éliminer radicalement ces lacunes, on a eu recours à un expédient qui, au premier coup d’œil, paraît séduisant : on a créé des forts côtiers mobiles (mieux exprimé : des batteries de chemin de fer), qui peuvent être jetés à tout moment sur les points côtiers menacés.

Comme modèle, on a utilisé des wagons de chemin de fer équipés de canons, que les forteresses françaises utilisent pour le renforcement rapide de l’artillerie des ouvrages extérieurs particulièrement menacés, et qui sont également utilisés avec succès lors des combats actuels autour de Verdun. D’après ce modèle, on a fabriqué le train blindé représenté dans l’illustration 1, qui se compose de deux wagons-canons, d’un wagon à munitions et d’un wagon d’observation, et qui pèse, équipage compris, 11,5 tonnes, de sorte qu’une locomotive peut le remorquer facilement.

Le wagon d’observation blindé avec des plaques de 25 mm d’épaisseur (Illustration 2), qui sert en même temps d’abri à l’équipage de service fort de 35 hommes, est placé directement derrière la locomotive. Cela permet de détacher le wagon en cas de besoin et de le conduire à un endroit particulièrement adapté à la direction du tir. Le poste d’observation se trouve dans la partie supérieure du wagon, une tourelle blindée dépassant de celui-ci et construite selon le principe du télescope, qui peut être repliée et déployée au moyen d’un treuil manuel. La transmission des ordres se fait par téléphone.

Le magasin à munitions, également blindé de plaques de 25 mm d’épaisseur, is installé entre les deux wagons-canons. L’illustration 3 montre à quoi ressemble l’intérieur du wagon à munitions. Les projectiles, pesant environ 100 kg, sont soulevés de leurs emplacements de stockage par un pont roulant équipé d’un dispositif de préhension approprié disposé au plafond, et sont placés sur la rainure de chargement visible sur les wagons-canons (voir illustrations 1 et 4), d’où ils arrivent sur la charrette à obus (voir illustration 4). Le wagon à obus circule sur une voie ferrée circulaire, de sorte que les projectiles peuvent être amenés immédiatement devant la culasse du canon dans n’importe quel angle d’orientation de celui-ci, après quoi une grue les soulève sur la plate-forme de chargement.

Les deux wagons-canons, dont la construction se laisse deviner précisément sur l’illustration 4, portent chacun un obusier de 20 cm abrité derrière un solide bouclier protecteur, monté sur un affût à plaque tournante. Le châssis des wagons se compose de deux bogies reliés par la plate-forme de tir disposée en contrebas. Sur le côté longitudinal de la plate-forme sont fixées deux solides équerres en fer pivotant vers l’extérieur. À l’extrémité libre de ces équerres se trouvent de solides boulons filetés avec des plaques de base en fer qui, lors du tir, sont vissés si bas que le wagon s’appuie non seulement sur les rails, mais aussi sur le sol. De plus, sur le côté étroit de la plate-forme, deux vis sont disposées pour presser une traverse en fer sur les rails. Grâce à ces dispositifs, la position stable des canons lors du tir est assurée.

La condition préalable indispensable à l’utilisation des forts mobiles est naturellement l’existence de voies ferrées sur le lieu même dont la batterie doit assurer la défense. Une autre condition est que les voies soient situées derrière des digues, des barrages ou des dunes, car les canons, qui ont une hauteur de tir de près de 3 mètres au-dessus du niveau des rails, ne résisteraient pas longtemps à un bombardement.

Comme avantages particuliers des batteries de chemin de fer, on cite leur faible coût et leur grande mobilité. Mais ils ne sont naturellement bon marché que si la voie ferrée existe déjà. S’il faut d’abord construire une plate-forme ferroviaire pour la batterie, les coûts dépasseront dans la plupart des cas ceux d’un ouvrage côtier fixe. La mobilité, qui met les batteries en état de changer fréquemment de position, est considérée par les experts français comme la meilleure protection pendant un combat, car elle rend difficile le réglage du tir par l’ennemi.

Cependant, on ne prend pas en considération le fait qu’il est possible pour les aéronefs de l’attaquant de repérer en très peu de temps les déplacements des batteries d’un point du terrain à un autre. Même si l’on réussissait à amener une batterie au feu sans être vu et à la soustraire au tir de l’adversaire par un déplacement continuel, on n’aurait pas gagné grand-chose pour autant. La participation des forts mobiles au combat ne peut en effet jamais être d’une importance décisive, car toute leur réserve de munitions se limite à seulement 64 projectiles.

De plus, la portée et l’effet des obus de ces canons sont trop faibles pour repousser l’attaque de navires de ligne modernes avec leurs canons de marine lourds portant à plus du double de distance. Pour cela, l’installation de forts côtiers de base reste indispensable, dans lesquels des obusiers de gros calibre peuvent être logés à côté de canons lourds. Les batteries de chemin de fer ne conviennent donc tout au plus qu’à la lutte contre des forces armées déjà débarquées, où elles dépendent naturellement du soutien de l’infanterie.

Il est possible qu’on les utilise également à l’intérieur du pays dans la guerre actuelle pour soutenir les troupes de reconnaissance, car elles semblent bien adaptées à cet usage en raison de leur mobilité. Du moins près de Verdun, cela semble avoir été le cas. Néanmoins, cette utilisation sera compliquée par leur grande sensibilité, qui se fait également remarquer de manière gênante lors de l’utilisation pour la défense côtière. Un coup au but dans un wagon peut immobiliser tout le train, après quoi celui-ci est livré à la destruction immédiate en raison de son faible blindage. Une action similaire est produite par la destruction des voies ferrées.

Un autre inconvénient est que si le personnel servant les pièces devait tomber pendant le combat, il ne peut pas être remplacé immédiatement par des troupes de réserve équivalentes. S’il manque du personnel de service, tout l’appareil se retrouve bloqué. Qu’enfin de tels trains constituent les plus belles cibles pour les bombes de nos aéronefs tombe sous le sens. Les Français ne connaîtront donc selon toute vraisemblance pas de joie durable avec cette toute nouvelle prouesse de leur artillerie.

Voir également : Les obus de l’armée britannique

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